Manga origine et romance : d’où viennent les grands archétypes amoureux ?

En 1970, la plupart des histoires d’amour dans les mangas japonais étaient écrites par des hommes, pour un public adolescent féminin. Pourtant, ce sont des autrices comme Riyoko Ikeda ou Moto Hagio qui ont bouleversé la représentation des relations amoureuses, imposant de nouveaux codes et des personnages à la psychologie complexe.

Les codes du triangle amoureux, ou celui du garçon inaccessible, s’enracinent dans des traditions narratives bien plus anciennes que l’ère moderne du manga. Ces archétypes continuent d’influencer les productions actuelles, malgré l’émergence de nouvelles tendances et la diversification des récits.

Le shōjo manga : une fenêtre sur l’évolution de la romance au Japon

L’histoire du shojo manga se construit au rythme des bouleversements qui traversent la société japonaise. Dès les années 1950, alors que le pays se relève de la guerre, l’envie de nouveaux récits se fait sentir. Osamu Tezuka pose un jalon marquant avec « Ribon no Kishi », ouvrant la voie à un genre qui, en quelques années, va se transformer de fond en comble. Mais la vraie révolution surgit dans les années 1960, quand des créatrices comme Keiko Takemiya, Ryoko Yamagishi ou Yumiko Oshima prennent la plume. Leur approche tranche avec la mièvrerie attendue : elles imposent des héroïnes travaillées par le doute, l’aspiration, la solitude, l’amitié, parfois le deuil.

Si le shojo manga s’adresse d’abord aux filles et jeunes femmes, il n’hésite pas, dès les années 1970, à explorer des territoires inexplorés pour l’époque. La science-fiction s’invite dans « To Terra… » de Keiko Takemiya, tandis que « La Rose de Versailles » de Riyoko Ikeda propose une fresque historique et politique à la fois ambitieuse et populaire. Ces œuvres signent une rupture nette. Les archétypes amoureux du genre, de la princesse indépendante au garçon énigmatique, ne se contentent plus d’imiter les modèles venus d’Occident. Ils s’enrichissent de références puisées dans l’histoire japonaise et dans une Europe fantasmée par Tokyo.

Voici ce que ces autrices ont apporté et comment le genre a évolué :

  • Keiko Takemiya et Ryoko Yamagishi ouvrent la voie à une génération d’autrices qui refusent la passivité des personnages féminins.
  • Le genre évolue : le ladies comics cible désormais les femmes adultes, abordant la sexualité, le mariage, la maternité, la solitude.

De « Astro Boy » aux premiers récits intimes, le shojo manga montre combien les mangakas savent observer leur société, saisir les désirs et les paradoxes des plus jeunes. C’est aussi ce qui explique le succès du genre en France et ailleurs en Europe : une palette d’émotions universelles, des histoires capables de résonner bien au-delà des frontières du Japon.

Artiste japonais âgé travaillant sur manga dans son studio

Pourquoi retrouve-t-on toujours les mêmes archétypes amoureux dans les histoires shōjo ?

Si les archétypes amoureux reviennent sans cesse dans le shojo manga, ce n’est pas un simple effet de copie. Ils plongent leurs racines dans une longue tradition narrative, où le parcours de l’héroïne reflète les attentes sociales et les normes longtemps en vigueur au Japon. Qu’il s’agisse d’une comédie romantique dans un lycée ou d’une dark romance à l’atmosphère mélancolique, la relation amoureuse sert de miroir aux désirs, aux doutes et aux contradictions de la jeunesse japonaise.

Les figures incontournables du genre, garçon taciturne, jeune fille déterminée, traversent les décennies. Si des titres comme « Kaguya-sama : Love is War », « Horimiya » ou « The Quintessential Quintuplets » rencontrent un tel écho, ce n’est pas un hasard. Ils actualisent, déplacent, parfois détournent les stéréotypes de la romance, mais gardent une structure narrative bien connue : triangle amoureux, rivalités, quiproquos, déclarations maladroites. Cette mécanique captive le lectorat, tout en permettant des variations habiles.

Voici quelques exemples marquants de ces évolutions :

  • La relation toxique et la violence psychologique apparaissent dans des titres comme « Scum’s Wish », bousculant la frontière entre idéalisation et réalité.
  • Des œuvres comme « Bloom Into You » proposent des représentations plus nuancées de la relation, en questionnant la norme hétérosexuelle.

Les jeunes femmes et jeunes hommes trouvent dans ces histoires à la fois un reflet de leur quotidien et un espace d’évasion. Les archétypes, loin d’être immuables, s’adaptent aux générations successives, dialoguent avec le shonen manga et accompagnent les évolutions sociales repérées par les auteurs et autrices. Comme l’expliquent certains sociologues dans le Japan Times, l’attachement à ces figures révèle la capacité du manga à saisir l’attente, le trouble, la frustration, sans jamais relâcher la tension dramatique.

Au fil des pages, le lecteur croise des héros familiers, mais jamais tout à fait identiques, preuve que les archétypes, parfois, savent se réinventer sans perdre leur pouvoir de fascination.

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